L’Imam Ahmed Ibn Hanbal

Fondateur de la quatrième école de jurisprudence sunnite, l’Imam Ahmed fut l’un des Imams de la guidance des tous premiers siècles de l’hégire. Une référence pour ses contemporains et un modèle vivant d’attachement à la Sounnah et de pratique droite et sincère. Son cercle de savoir était une source de guidance et de lumière et l’ultime abri des raisons saines pendant les épreuves. Sa naissance et son enfanceAhmed Ibn Hanbal naquit à Bagdad, dans l’une des maisons nobles des Banoû Shaybân, au cours du mois de Rabî Al-Awwal de l’an 164 A.H. - en novembre 780 E.C. -. Orphelin de père, dès avant sa naissance, il fut élevé par sa mère qui veilla à lui donner la meilleure éducation et à lui enseigner les savoirs primordiaux en ces temps. Il mémorisa le Noble Cora avant de se lancer avec avidité dans l’apprentissage du Hadîth. Au petit matin, il se dépêchait de se rendre auprès de son maître pour être le premier de ses étudiants à se rendre aux études. Lorsqu’il sortit de la petite enfance, il rejoignit le cercle de l’Imam Abou Youssouf - le brillant disciple de l’Imam Abou Hanîfah et le premier homme à exercer la fonction de Grand Juge (Qâdî Al-Qoudâh) - où se retrouvaient pêle-mêle étudiants, savants et magistrats. Il passa quatre ans dans le cercle d’Abou Youssouf durant lesquels il prit en note tout ce qu’il entendait, soit l’équivalent de quatre malles d’écrits. Il assita également au cercle du Maître des Savants du Hadîth à Bagdad, Houshaym Ibn Bachîr As-Soulamî. Dès qu’un savant séjournait à Bagdad, il veillait à prendre contact avec lui et à se former auprès de lui. Il se forma ainsi auprès de Nu‘aym Ibn Hammâd, Abderrahmane Ibn Mahdî et Oumayr Ibn Abdallah Ibn Khâlid. La quête du savoir Vu qu’en ces temps les grands savants étaient dispersés dans l’ensemble du monde musulman et qu’aucune région n’avait le monopole du savoir, il n’était pas rare que les étudiants désireux de se former aux sciences islamiques aient à faire de longs voyages pour recueillir le savoir de la bouche de ses maîtres les plus réputés. Âgé de douze ans, Ahmed Ibn Hanbal entama sa quête du savoir vers l’an 186 A.H., 802 E.C. Il se rendit à Basorah, à Koufah, à Ar-Rouqah, au Yémen et dans le Hijâz et rencontra de nombreux grands savants et juristes du monde musulman tels que Yahyâ Ibn Sa‘îd Al-Qattân, Abou Dâwoûd At-Tayâlisî, Wakî‘ Ibn Al-Jarrâh, Abou Mouawiyah Ad-Darîr, Soufyân Ibn Ouyaynah, et Achafii. Ibn Hanbal suivit longuement ce dernier et se forma auprès de lui à la jurisprudence et ses fondements. L’Imam Ahmad réservait beaucoup de respect et d’admiration pour l’Imam Achafii au point que, pendant quarante années consécutives, il ne passa pas une nuit sans faire des invocations en faveur de son maître. L’attachement de l’Imam Ahmad à la science était tel qu’aucun obstacle ne pouvait l’en empêcher. Tout savant qu’il était, reconnu et loué par ses maîtres et par ses pairs pour ses compétences et sa maîtrise, il n’hésitait pas à saisir sa plume et à s’asseoir en tant que disciple écoutant et consignant humblement les enseignements prodigués par autrui. Ses contemporains objectaient: «Abou Abdallah, tu as atteint un rang élevé, tu es l’Imam des musulmans.» Il répondait: «Ma plume m’accompagnera toujours, jusqu’à la tombe!» Un jour, il quitta l’Irak en compagnie de Yahyâ Ibn Maiîn dans l’intention de s’instruire auprès du grand savant du Hadîth, Abd Ar-Razzâq Ibn Al-Houmâm le Yéménite, l’auteur du recueil de hadîths intitulé Mousannaf ‘Abd Ar-Razzâq. Arrivés à la Mecque, pendant qu’ils effectuaient quelques circumambula-tions autour de la Maison Sacrée, ils aperçurent Abd Ar-Razzâq. Yahyâ Ibn Maiîn suggéra à son compagnon de profiter de sa présence à la Mecque pour s’instruire auprès de lui.Ahmad refusa arguant qu’il était parti avec l’intention de rencontrer le savant yéménite chez lui pour en recueillir une rétribution complète et qu’il n’avait aucune envie de frelater cette intention. Pendant qu’il était au Yémen, Abd Ar-Razzâq voulut lui faire don de quelque argent pour l’aider à subvenir à ses frais de séjour à l’étranger. Mais l’Imam Ahmad déclina son offre, préférant gagner sa vie en tant que copiste. Par ailleurs, il se donna beaucoup de mal pour rejoindre Abdallah Ibn Al-Moubârak qu’il dut suivre à la trace de pays en pays pendant longtemps. Une fois en sa compagnie, il puisa dans sa science en matière de Hadîth et d’Éthique. Ce dernier lui enseigna notamment l’ascétisme véritable. Il distribuait des gâteaux alors qu’il ne mangeait en majorité que du pain. Lorsqu’il avait envie de quelque mets délicieux, il invitait toujours quelqu’un à sa table car, disait-il, la nourriture mangée en compagnie d’invités est exemptée de tout compte-rendu. On lui dit un jour que sa fortune s’était amenuisée et qu’il fallait qu’il soit moins généreux, il répondit que, de toute façon, il ne lui restait plus longtemps à vivre. Tout comme Abd Ar-Razzâq le Yéménite, il voulut faire don d’une somme d’argent à l’Imam Ahmad, mais ce dernier déclina rappelant qu’il lui tenait compagnie pour son savoir et non pour son argent. L’enseignement et la fatwa En 204 A.H. — 819 E.C. —, l’Imam Ahmad Ibn Hanbal se consacra à l’enseignement et à la fatwa à Bagdad. Jusque-là il s’était refusé à la fatwa en attendant d’atteindre l’âge de quarante ans et ce, pour diverses raisons : Il voulut suivre l’exemple du Prophète, repris par Abdallah Ibn Omar. Il tenait les assemblées de fiqh et de fatwa en grande estime, considérant qu’elles étaient les lieux de l’héritage prophétique. Il s’interdisait d’exercer cette activité du vivant de son cheikh et Maître l’Imam Achafii. Il tenait deux cercles d’enseignement, l’un chez lui auquel assistaient ses disciples les plus brillants et un autre, public, se tenait à la mosquée après la prière d’al-‘asr et rassemblait des centaines de gens et d’étudiants. Il était très heureux de voir des gens écrire le Hadîth dans son assemblée et qualifiait leurs encriers de luminaires de l’islam. Il ne citait jamais un hadith de mémoire, mais le lisait à partir de ses écrits, par souci de fidélité, alors qu’il était passé pour une légende pour sa bonne mémoire et l’exactitude de sa restitution. Il eut nombre de disciples brillants comme Abou Bakr Al-Marwazî — son disciple préféré pour sa science et son scrupule —, Abou Bakr Al-Athram, Ishâq Ibn Mansoûr At-Tamîmî, Ibrâhîm Ibn Ishâq Al-Harbî, Al-Boukhârî, Mouslim, Abou Dâwoûd et Baqiyy Ibn Moukhallad. Son école juridique L’Imam Ahmad ne consigna pas lui-même son école juridique, ni ne rédigea le moindre traité de jurisprudence. Il ne dicta pas non plus les verdicts de son école à ses disciples et détestait qu’on consignât ses opinions et ses fatwas. On doit la compilation de la jurisprudence hanbalite à Abou Bakr Al-Khallâl (décédé en 311 A.H., 923 E.C.), le disciple d’Abou Bakr Al-Marwazî. Celui-ci parcourut les contrées à la recherche des verdicts rendus par l’Imam Ahmad et réussit à en recueillir un nombre sans précédent qu’il classifia dans son ouvrage en vingt volumes intitulé Al-Jâmi‘ Al-Kabîr (« Le grand recueil »). Ensuite, il se consacra à enseigner la jurisprudence de l’Imam Ahmad dans la Mosquée d’Al-Mahdî à Bagdad. L’école juridique de l’Imam Ahmad venait ainsi de naître et était passée d’une somme éparse d’opinions transmises oralement à un corpus écrit.Puis, Abou Al-Qâsim Al-Khiraqî (décédé en 334 A.H., 946 E.C.) se chargea de faire une synthèse de la compilation réalisée par Abou Bakr Al-Khallâl qu’on connaît sous le titre de Moukhtasar Al-Khiraqî («L’abrégé d’Al-Khiraqî»). Son ouvrage connut beaucoup de succès, si bien qu’on lui connaît près de trois cents commentaires et explications dont notamment Al-Moughnî d’Ibn Qudâmah Al-Maqdisî (décédé en 620 A.H., 1233 E.C.). Non seulement Ibn Qudâmah commenta l’ouvrage, mais il se chargea également de relever les différentes opinions existant au sein de l’école tout en fournissant les arguments des différents partis et en arbitrant entre eux, le tout dans un style remarquablement fluide et précis. Il convient de noter à ce titre que l’école juridique hanbalite est l’école la plus souple en ce qui concerne les contrats et les critères que doivent remplir les contractants. Car aux yeux de l’Imam Ahmad les transactions sont licites originellement aussi longtemps qu’aucune preuve légale ne les interdit. D’où l’adéquation du rite hanbalite et sa souplesse dans le domaine des transactions. La grande épreuve L’Imam Ahmad vit passer quatre califats successifs de son vivant. D’abord, il y eut le califat d’Al-Maamûn, ensuite celui d’Al-Muouatasim, puis celui d’Al-Wâthiq et enfin celui d’Al-Moutawakkil. En cette période, les Moutazilites avaient pris beaucoup d’envergure et jouissaient d’une grande influence dans les cercles du pouvoir, notamment du temps du Calife Al-Maamûn. Ce dernier était le disciple de Abou Houdhayl Al-Allâm, l’un des chefs du mouatazilisme, si bien qu’il fut subjugué par la philosophie grecque. Profitant de cette relation privilégiée, le Mouatazilite sectaire Ahmad Ibn Abî Dhu’âd ne cessa de se rapprocher du Calife et de l’entretenir tant et si bien que ce dernier en fit son ministre et son conseiller. Or, nous avons vu précédemment que l’Imam Ahmad était éloigné de la philosophie et du Muouatazilisme et attaché à la Sounnah et à la tradition des pieux prédécesseurs. À cette époque, les Mouatazilites proclamèrent la thèse de la création du Coran, c’est-à-dire que le Coran est une créature accidentelle et qu’il n’est pas la parole éternelle et ancienne de Dieu, thèse que le Calife Al-Maamûn reprit à son compte. En 218 A.H., 833 E.C., le Calife Al-Maamoûn envoya un décret à son représentant à Bagdad, Ishâq Ibn Ibrâhîm, clarifiant cette thèse et l’étayant — d’après leurs dires — de preuves scientifiques détaillées. On pense cependant que ce décret n’est pas de la composition du Calife Al-Maamoûn mais émanerait plutôt de son conseiller mouatazilite. Toujours est-il qu’il fut ordonné à Ishâq de réunir tous les savants de Bagdad et de les convaincre que le Coran était une créature et de démettre de leurs fonctions tous ceux qui s’opposeraient à la doctrine officielle. Dans un premier temps, Ishâq exécuta l’ordre du Calife de réunir les savants afin de les convaincre et congédia de leurs emplois ceux qui s’y opposaient, puis il envoya au Calife les réponses que ces derniers opposaient à la doctrine de la création du Coran. Dans son livre intitulé Târikh Al-Jadal («L’histoire du débat contradictoire»), cheikh Mohamed Abou Zahrah rapporte longuement les interrogatoires conduits par les inquisiteurs du Calife Al-Maamoun, dont voici un extrait: «Il (L’inquisiteur Ishâq Ibn Ibrâhim) se tourna de nouveau vers Ahmad Ibn Hanbal et lui demanda : "Que dis-tu à propos du Coran ?" Il répondit: "Il est la Parole de Dieu." Il lui demanda : "Est-il créé ?" Il répondit: "Il est la Parole de Dieu, je n’ai rien d’autre à ajouter." Alors, il lui demanda de lire la formule exigée par le Calife mais l’Imam s’arrêta après la phrase "Rien n’est à Sa ressemblance et Il est l’Audient le Clairvoyant" et refusa de dire «Aucune de Ses créatures ne lui ressemble dans quelque qualité que ce soit, de quelque façon que ce soit» Ishâq interrogea Ahmad Ibn Hanbal: "Que signifie ’Il est l’Audient le Clairvoyant?" Il répondit: "Il est Tel qu’Il S’est décrit Lui-Même." Il demanda de nouveau : "Qu’est-ce que cela signifie ?" Il répondit: "Je ne sais pas, Il est Tel qu’Il S’est décrit Lui-Même.» Dans un second temps, le Calife écrivit de nouveau à son représentant à Bagdad lui ordonnant de licencier ceux qui s’opposent à cette thèse, de les arrêter et de les envoyer au Calife sous peine de mort. L’Imam Ahmed était parmi les savants ayant été arrêtés et envoyés dans leurs chaînes à Tartoûs. En route, certains révisèrent leurs opinions sous l’emprise de la peur, d’autres trépassèrent, tandis que l’Imam Ahmed campa sur sa position malgré les menaces répétées. À quelques heures de leur arrivée à Tartoûs, l’Imam Ahmed s’agenouilla et leva les yeux au ciel disant: «Seigneur, Ta patience a désabusé ce tyran si bien qu’il eut la témérité d’agresser tes saints, les frappant et les tuant. Ô Allâh, si le Coran est Ta Parole incréée, fais-nous jouir de sa protection. » Sur ce, Al-Maamûn décéda avant l’arrivée de l’Imam Ahmed. Ce dernier fut détenu en prison le temps que les affaires de l’État se stabilisent.Al-Mouatasim, le frère du défunt Calife, prit le pouvoir et, suivant les ultimes recommandations d’Al-Maamoûn, rapprocha Ibn Abî Dhouaâd de lui, cet ennemi déclaré de l’Imam Ahmed. Ainsi l’Imam Ahmed fut-il enchaîné et emmené dans ses chaînes à Bagdad où il subit de longs interrogatoires en présence du Calife. Incapables de recueillir son adhésion à leur doctrine par quelque moyen que ce soit - ni les promesses d’argent ni le débat contradictoire-, l’Imam Ahmed fut suspendu par les pieds et flagellé jusqu’à l’évanouissement, sans aucun égard à son savoir ni à son rang. Son calvaire dura deux ans et demi... La colère des juristes commença à gronder à Bagdad, ces derniers campèrent devant la porte d’Al-Mouatasim demandant la libération de leur maître, l’Imam Ahmed. Une fois relâché, ce dernier rentra chez lui soigner ses plaies. Lorsqu’on l’interrogea au sujet du Calife Al-Mouatasim, il demanda à Dieu de lui faire miséricorde et de lui pardonner, affirmant qu’il aurait honte d’arriver le jour du jugement avec des réparations à réclamer. L’Imam Ahmed aurait bien pu décréter la mécréance du Calife, du temps d’Al-Maamûn et d’Al-Mouatasim, mais la crainte de Dieu le poussait à dire qu’il est illicite de rentrer en dissension contre le Calife tant que ce dernier était musulman, ce qui correspond à l’opinion adoptée par la majorité des savants musulmans. Pour éviter les troubles, il fut assigné à domicile à l’époque du Calife Al-Wâthiq, entre 227 et 232 A.H. Il ne sortait de chez lui que pour accomplir les prières. Puis, lorsque le Calife Al-Moutawakkil prit le pouvoir, la doctrine de la création du Coran fut abolie et l’Imam Ahmed réhabilité. Il put alors poursuivre ses activités d’enseignement et de narration du Hadith dans la mosquée. Bibliographie L’Imam Ahmed légua à la littérature islamique plusieurs ouvrages dont notamment Al-Mousnad un immense recueil de hadiths comprenant une sélection de quarante mille hadiths retenus parmi un corpus de sept cent cinquante mille hadiths. En réalité, la genèse du Mousnad débuta en même temps que l’initiation de l’Imam Ahmed aux sciences du Hadîth, alors qu’il était âgé de seize ans. Tout au long de sa vie, il consigna tous les hadiths qu’il apprenait. Puis, sentant son heure approcher, il décida de compulser et de mettre de l’ordre dans sa collection de hadiths. Son décès Âgé de soixante-dix-sept ans, l’Imam Ahmed décéda après une vie pleine de services rendus à l’Islam, le 12 Rabî` Ath-Thânî 241 A.H. - le 30 août 855 E.C. et fut enterré à Bagdad.

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